Suzanne Jalenques

Textes :

Troublant exotisme par Émilie Bouvard

Suzanne Jalenques est sortie il y a quelques années des Beaux Arts de Paris et expose régulièrement. Elle appartient à cette génération de jeunes peintres que l’on rencontre à la galerie Trafic ou chez Loraine Baud, et dont nous suivons le travail. C’est chez Loraine Baud que nous avons rencontré Suzanne Jalenques il y a quelques mois lors d’une exposition intitulée Matala. Elle a exposé à nouveau dans cette galerie dans le cadre d’une exposition collective (Irrévérence, 23 avril-28 mai 2009).

Rêverie et exotisme

Suzanne Jalenques peint des grands formats à l’huile qui pour beaucoup représentent des paysages à la fois aquatiques, verdoyants et légèrement montagneux, d’où la présence humaine est généralement absente ou fondue dans le paysage : une femme flotte à la surface de l’eau, un rameur apparaît en transparence, une femme pose sur un cocotier, une maison flotte sur l’eau, une barque dont les occupants se fondent dans la couleur occupe le centre de l’image. Les tableaux déploient des paysages aux contours souples virant à l’abstraction par l’usage de grands aplats de couleurs aux nuances subtiles, et de la répétition de motifs végétaux, feuilles, roches, bosquets, ou aquatiques, vagues, vaguelettes, frémissement de l’eau sous le vent qui fait à peine onduler les bosquets, traces à peine visibles sur la neige, tempête tropicale. Le vert, le bleu, les gris virant parfois au mauve dominent. L’unité chromatique et la douceur des formes créent un sentiment de profonde harmonie.
Mais cette peinture crée également un effet d’exotisme et suscite chez le spectateur un imaginaire de l’ailleurs. En effet, la gamme chromatique, verts, bleus profonds, tendances violacées, la végétation qu’on imagine luxuriante, la présence de l’eau dans laquelle viennent plonger des reliefs montagneux, tout ceci renvoie dans l’imaginaire à des îles sauvages et paradisiaques. Ailleurs, on pense aux grands espaces canadiens ou américains. Le fait que ces paysages tendent à l’abstraction renforce ce mouvement de l’imagination : cette peinture figurative est tout sauf réaliste et provoque la rêverie, une rêverie profonde reposant sur ce que l’imaginaire associe à ces éléments primaires que sont l’eau, la terre, et le végétal. Certains travaux de Suzanne Jalenques pourraient illustrer avec bonheur la philosophie de Gaston Bachelard : nous sommes bien dans l’univers de L’eau et les rêves ou de La terre et les rêveries de la volonté – il faudrait ajouter un Songe du végétal ou de la neige, cette eau particulière, glacée et cotonneuse, dangereuse et protectrice à la fois – ne parle-t-on pas de manteau neigeux ? On peut aussi songer peut-être à la peinture chinoise ou japonaise, surtout en ce qui concerne le choix de certaines formes végétales, et de cette focalisation sur l’eau, les montagnes et les végétaux.

Cet exotisme est créé par la peinture : Suzanne Jalenques travaille en général d’après photo et certaines rivières équatoriales sont en fait des rivières de région parisienne. Le Grand Nord est un paysage des Alpes et le trappeur canadien, un type qui fait du canoë sur un lac de nos régions. Le monde est transformé. C’est une peinture métaphorique, chaque tableau semblant renvoyer à tout un univers autre et signalant l’incomplétude de celui-ci qui n’a de valeur qu’en tant que support pour la rêverie. Suzanne Jalenques ne s’intéresse pas au détail, ou à l’épaisseur de la matière ou de la chair. Pour elle, fondamentalement, le monde est fait pour susciter le songe, il ne se suffit pas à lui-même, il ne provoque pas dans sa matérialité une suffisante jouissance. Il nécessite donc ce type de représentation semi abstraites et pourtant sensuelles. Ainsi, de nombreuses œuvres figurent une forme d’absence. Cette absence peut être signalée par une trace, comme dans ce paysage de neige canadien (?), ou par l’incomplétude du motif. Les figures partielles sont fréquentes dans ces tableaux et concernent alors le corps humain ou animal. Enfin, il y a chez Suzanne Jalenques une esthétique de l’ébauche, du non fini.

L’œuvre porte donc par ces différents moyens la marque de ce désir chez l’artiste de faire pénétrer le spectateur dans sa songerie afin qu’il complète en imagination le tableau. Celui-ci ne se présente pas comme une unité autonome close et finie. L’épaisseur de la touche a pour fonction d’absorber le spectateur dans cette rêverie matérielle. Le tableau Jules représente ce processus. Bref, la peinture de Suzanne Jalenques ne lasse pas, elle engloutit le regard et ouvre l’imaginaire. Mais comme le montre Bachelard, ce type de rêverie est ambigu.

Ambivalence

La peinture de Suzanne Jalenques se distingue ainsi de celle de Romain Bernini, Yocef Korichi ou Christine Guinamand : on peine à y lire un quelconque expressionnisme de la touche, ou autre torture du pinceau, et les images qu’elle crée se caractérisent par un grand calme et un apparent désintérêt total pour le champ du symbolique ou du mythologique. Nulle souffrance visible chez Suzanne Jalenques. Cette impression est confirmée par l’artiste qui m’a surtout parlé du grand plaisir qu’elle éprouve à peindre, comme une activité quotidienne vivante, harmonieuse, sans angoisses particulières. La peinture est décrite par elle comme une chose naturelle, un prolongement de soi, sans rage ni obsession.

Le Passage ou Miami évoquent tous deux les méandres d’une rivière et dans le premier la forme sombre de la rivière vue d’en haut pourrait faire penser à un signe calligraphique. Et en effet, Suzanne Jalenques change de point de vue. Certains tableaux sont vus à hauteur d’homme, Maison sur l’eau ou Bora Bora par exemple, d’autres impliquent un point de vue très rapproché, Ile de Kerbrat, par exemple. Un tableau comme Matala est à cet égard légèrement inquiétant : où se trouve le spectateur ? Au raz de l’eau ? dans l’eau ? comme la baigneuse ? Et puis cette eau est sombre, l’aplat épais suggère la profondeur. Ce paysage harmonieux et paradisiaque, si l’on s’y plonge, nous fait courir le risque de la noyade.

Cet autre tableau, selon l’artiste, a été peint dans les deux sens, et, au milieu du paysage évoquant les grands espaces américains, apparaît alors un homme qui rame, une sorte d’indien ou de trappeur flottant qu’on a du mal à situer dans l’image. D’autres vues sont aériennes, voire comme vues d’avion, ce qui est perturbant : la peinture implique la lenteur de la réalisation (le travail d’après photo est ici évident). Il y a dans cette peinture l’impression que tout est ralenti, frémissant mais presque figé aussi. Après mûre contemplation, on finit par être un peu troublé par ces juxtapositions de point de vue et par ce monde engloutissant. Ainsi, ici, Suzanne Jalenques semble s’abîmer dans la matière neigeuse du sapin jailli du brouillard blanc, ou dans l’enchevêtrement des roches sombres. Des œuvres plus récentes laissent plus libre cours à l’angoisse, comme ce tableau d’un couple enlacé dans une boîte de nuit.

Vignettes : Hansaplast

On peut désormais revenir en arrière, vers les premiers travaux de Suzanne Jalenques, qui datent des Beaux-Arts et qui diffèrent dans une certaine mesure de ce que l’on vient de décrire. Ce travail plus ancien s’apparente à une très mystérieuse étude de la figure humaine – et du cheval – non pas dans sa physiologie mais dans l’étrangeté de l’expérience quotidienne où est rare que l’on voie un corps dans son entier. Suzanne Jalenques semblait s’intéresser aux vues partielles du corps : main, profil incomplet, nuque entraperçue, intérêt pour un geste ou pour un détail et oubli du reste ou de l’ensemble. Ces images sont étranges par rapport à la représentation traditionnelle du corps dans sa totalité corporelle, dans le genre du nu, ou psychique dans le cadre du portrait, mais elles correspondent à notre expérience : que voit-on de celui ou celle qu’on aime sinon un bras qui nous tient, une joue avant un baiser, un profil au cinéma, un buste au restaurant ? que voit-on d’un inconnu dans le métro sinon une nuque fuyante ? et que voit-on de son propre corps ? La vérité du corps humain, c’est donc le bonhomme Hansaplast : une silhouette incomplète et rafistolée, composée de plein de morceaux. L’être humain entier n’existe pour nous qu’en imagination. On pourrait faire le même développement pour le cheval : Suzanne Jalenques, en reprenant ce motif traditionnel et en le représentant partiellement et selon un point de vue inhabituel, verticalement, perturbe nos habitudes de représentation de ce noble compagnon de l’homme.
Il est possible que cette légère inquiétude qui perce au-delà de l’harmonie et de la neutralité du travail de Suzanne Jalenques tienne à cette conscience que le monde est toujours perçu partiellement, et que l’unité de nos représentations est fabriquée. Ces vignettes, petites, qui pouvaient pour certaines évoquer le travail de Stéphane Belzère, généraient une certaine mélancolie : « comment cela n’est que çà ? » Il semble que le mouvement vers les paysages ait été en quelque sorte de passer du côté du poétique, d’abandonner cette déconstruction lucide de la perception pour s’en servir en se déplaçant du côté de l’imagination afin de créer un univers poétique, cet ailleurs, objet de fantasme pour l’imaginaire.
On rêve maintenant d’une poursuite de ce travail sur la perception de la figure humaine ou du cheval intégrée à ces rêveries paysagères.

Publié sur www.portraits-lagalerie.fr, 2009

Peinture par Anne Malherbe

Les œuvres de Suzanne Jalenques expriment le plaisir de la peinture. Paysages de lacs ou d’arbres, figures dans la nuit, silhouettes de personnage : on ressent face à eux la jubilation de transformer en peinture un fragment de la réalité.

Il ne s’agit pas en effet d’œuvres de pure invention, l’artiste allant puiser à des sources diverses (photographies, documents variés, etc.). Mais elle les fait évoluer ensuite au gré d’exigences qui ont essentiellement trait à des questions de couleur, de texture, d’équilibre, de densité.

Si ses paysages restent identifiables (paysage marin, montagne, etc.), ils suivent pourtant une logique qui les fait tendre vers l’abstraction. Ils répondent ainsi à la souplesse du médium : les plages de couleurs se superposent, se chevauchent, s’écartent, tels de longs rubans créant des routes dans l’espace. L’espace lui-même est extrêmement fluide, construit moins selon des données géométriques que vers la recherche d’une circulation continue.

Les peintures de Suzanne Jalenques ont cette particularité qu’elles poussent dans ses retranchement la subjectivité de la perception. Certains éléments peuvent être pris pour d’autres (un élan se baignant dans un lac sera aussi bien un rocher) ; l’espace est mouvant, perçu tantôt en volume tantôt en surface ; parfois, des aplats de couleur, masquant des zones entières, soulignent l’ambiguïté des motifs qu’ils laissent visibles.

Cette fête du regard s’accomplit de la même manière dans les tous petits formats : ici, un chapiteau dans la nuit devient un volume de lumière, là, un profil sur un fond neutre fait éprouver l’accord subtil de deux couleurs. Le plus surprenant sont ces compositions où une main élève devant nos yeux un objet à regarder, mettant en abîme l’acte même de la contemplation.

Publié dans "Délicatesse des couleurs", catalogue d’exposition, Salzbourg, Autriche, 2008

Matala par Loraine Baud

Devant les toiles de Suzanne Jalenques, on déambule de routes qui tournoient en palmiers qui frémissent, de collines qui ondulent en vagues qui murmurent. On est saisi par l’intensité et la richesse de la palette de ses verts, de ses bleus. On vogue entre des formes fluides et des rythmes en rupture. On tisse et on trame des histoires.

Matala : le nom résonne au féminin. Comme un nom sans âge, une figure de la mythologie. Comme un cri guerrier. Comme une calanque grecque.
Matala : le tableau d’un ode à l’été, le tableau d’une dérive. Un corps velouté qui se dore, une mer qui emporte, accueillante ou inquiétante.
Une figure dans la solitude d’un paysage. Un corps qui glisse, qui se laisse emporter, au fil de l’eau. Un corps qui s’étire, se dilate. Un corps en transport, en mouvement. Un corps qui attend, silencieux. Une autre Ophélie, tragique et funeste.

Les histoires, les récits, les échos s’entremêlent, s’entrechoquent. Il en naît une tension, celle d’un équilibre mouvant entre quiétude et inquiétude, entre des environnements voluptueux et des figures graves et solitaires, entre masses abstraites et lignes de force.

La peinture de Suzanne Jalenques tend à approcher les phénomènes de frontière, de passage, de seuil. A la lisière de la figuration et de l’abstraction, elle construit des espaces en mouvement, en métamorphose, au sein desquels les formes s’étendent et se distendent en rondeur, en fluidité. L’espace plastique se déploie au fil des jeux de plans, des variations de couleurs, de masses ou de matières, tout en laissant place à l’inachevé, à l’incomplétude, et quelque territoire vierge pour nourrir notre imaginaire.

Publié dans "Matala", dossier de presse d’exposition, 2008


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